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Les politiques régionales suivent trop souvent les ensembles régionaux dans lesquels s’inscrivent leur conceptions, même si ces ensembles existent, sont en crise ou n’existent que sous forme de vœu, tout au plus, avions-nous écrit dans un premier article à la vision de complémentarité développée par  la Banque africaine de développement dans une très récente étude.

(Voir nos articles extraits de la même étude :

  • « BAD : « A défis communs, solutions communes : résoudre la question de l’emploi en Europe et en Afrique du Nord »  et
  • « Le renouveau de l’Europe par l’Afrique du Nord : une stratégie pertinente pour l’industrie manufacturière en Baisse ».

 Il est rare d’avoir une vision pour des ensembles appartenant à des espaces géographiques différents mais complémentaires et offrant des possibilités pour constituer des ensembles économiques plus intégrés et prospères. C’est dans le cadre de cette vision que se situe l’étude de Département Afrique du Nord (ORNA) de la Banque africaine de développement parue tout récemment sous le titre « A défis communs, solutions communes : résoudre la question de l’emploi en Europe et en Afrique du Nord » (septembre 2016). Cette étude a été réalisée par Driss Charrier-Rachidi et Vincent Castel, respectivement Économiste et Économiste Pays en Chef à l’ORNA. L’orientation générale a été reçue de Jacob Kolster Directeur de ce département.

La région englobant les pays du pourtour Méditerranéen, du Nord au Sud, est confrontée au même grave problème du chômage qui constitue une source majeure d’instabilité sociale et économique. La seule réponse à ce défi commun repose sur une amélioration de la croissance dans la région. Cependant, à l’heure actuelle, celle-ci est limitée par deux facteurs : le manque de développement des chaines de valeur et la faiblesse de l’innovation au sud avec un manque de compétitivité hors-prix, des populations vieillissantes et une compétitivité prix qui décline au nord. Des deux côtés de la Méditerranée

 

Dans le présent article, nous relatons l’analyse de la BAD à propos de la question de l’intégration économique de l’Afrique du Nord.

L’asymétrie économique des deux zones se retrouve notamment au niveau des échanges commerciaux. La part des importations de l’UE provenant d’Afrique du Nord demeure faible, alors que près de 50 % des échanges de l’Afrique du Nord sont tournés vers l’Europe. En comparant le montant des importations de la zone euro (environ 160 milliard d’en 2013) au montant des importations en provenance d’Afrique du Nord (74 millions d’euros) y compris la Libye et la Mauritanie, celui-ne représente que 4,8 % et baisse à 1,6 % si l’on retire l’Algérie et la Libye (dominés par les hydrocarbures). Au niveau des exportations le constat est identique, le total des marchandises exportées vers l’Afrique du Nord (64 M) représentait seulement 4 % du total des exportations de la zone euro (1.6 milliard d’) dans le monde.

L’Afrique du Nord est divisée entre pays plutôt intégrés aux chaines de valeur mondiales (CVM) : Egypte, Maroc et Tunisie ; et pays peu intégrés : Libye, Mauritanie, et Algérie.

Les pays intégrés le sont grâce à leur industrie manufacturière, avec un mode dominant de sous-traitance et un positionnement sur des activités d’assemblage à faible valeur ajoutée (textile, électronique, mécanique). Au sein de ces pays, l’intégration varie géographiquement, avec des zones industrielles proches des zones côtières beaucoup plus intégrées qu’à l’intérieur des terres.

Quant au second groupe de pays, leur intégration repose quasi exclusivement sur l’exportation brute de ressources naturelles.

L’intégration de l’Afrique du Nord aux CVM requiert une démarche proactive partagée entre les pouvoirs publics, le secteur privé et les partenaires au développement. Au vu du dividende démographique important de la région, d’une classe moyenne consommatrice en expansion, de l’industrialisation et de la diversification économique en cours, l’Afrique du Nord a une carte importante à jouer dans le cadre de la réorganisation de la production à l’échelle mondiale.

Pour profiter pleinement du potentiel offert par les CVM, l’Afrique du Nord doit améliorer son positionnement et développer des collaborations plus étroites avec les entreprises européennes de manière à favoriser sa montée en gamme et la création d’emplois à plus forte valeur ajoutée.

 

 

Maroc : impact limité des chaînes de valeurs mondiales sur la compétitivité

 

 

Le Maroc souffre pour l’instant d’un manque de véritable transformation structurelle de son économie. Plusieurs initiatives fortes ont été prises pour remédier à cela et renforcer l’industrie au Maroc : le nouveau Plan d’Accélération Industrielle 2014-2020, qui fait suite au Pacte national d’émergence industrielle (lancé en 2005), est notamment complété par la création d’un Fonds de développement industriel dans la loi de finances 2015, doté de 3 milliards de dirhams (environ 270 millions d’euros) afin de soutenir l’industrialisation du tissu économique.

Le Maroc vise un positionnement stratégique axé sur la logistique et une offre compétitive pour jouer pleinement son rôle de plateforme entre l’Europe et l’Afrique. Plusieurs Métiers Mondiaux du Maroc (MMM) ont été identifiés à cette fin : aéronautique, offshoring, agro-alimentaire, textile, électronique,  automobile, pharmaceutique, industrie chimique et para-chimique.

Pour l’instant ces secteurs peinent encore à dégager suffisamment de valeur ajoutée. Le déploiement des « écosystèmes productifs » sectoriels constitue un élément promoteur clé de la stratégie industrielle du Maroc.

Le développement de l’industrie automobile au Maroc illustre comment les pouvoirs publics cherchent à exploiter les CVM.

Le développement de l’industrie aéronautique au Maroc a bénéficié de l’implantation de plus d’une centaine d’opérateurs de renom depuis la création en 2000 de la première co-entreprise entre Royal Air Maroc et Safran. La qualité du secteur est aujourd’hui reconnue par les professionnels, notamment pour les opérations d’entretien et de sous-traitance. L’objectif des autorités est de porter le taux d’intégration de 18 % à 35 % à l’avenir, et créer 23.000 emplois.

La structure des échanges entre le Maroc et l’UE a évolué depuis dix ans, notamment sous l’effet de la diversification des partenaires d’échanges du Maroc. Le total des importations mondiales de l’UE en provenance du Maroc a diminué à la fois sous l’effet de la crise économique mais surtout suite à la stratégie de diversification économique du Maroc et à son ouverture sur l’Afrique..

Jusqu’à présent l’impact des CVM sur l’industrialisation et l’amélioration de la compétitivité globale du Maroc reste toutefois limité. D’une part, malgré la progression de certains secteurs industriels, la contribution des entreprises industrielles à la croissance économique demeure limitée. Cette situation est due en partie au système d’éducation et de formation qui ne fournit pas encore au tissu productif les ressources humaines en quantité et en qualité suffisante

Un important relai de croissance pour les économies européennes en quête de compétitivité

 

 

Les économies d’Afrique du Nord ont un degré d’ouverture supérieur à celui de l’ensemble de la tranche inférieure des pays à revenu intermédiaire (PTRI). Le degré d’ouverture des économies marocaine (87 %) et tunisienne (107 %) en 2012, est supérieur à celui de l’ensemble de la tranche inférieure des PRITI

situé à 62 % (figure 10). Cette ouverture est une opportunité pour renforcer davantage les chaines de valeur avec l’Europe. L’Afrique du Nord a de nombreux atouts à faire valoir qui permettent d’anticiper une meilleure participation aux CVM à moyen long terme. Ces atouts vont de la proximité géographique et linguistique à l’Europe, à des coûts de production et de main d’oeuvre qui demeurent attractifs par rapport aux normes européennes, un niveau d’infrastructures en amélioration, et le fait que les pays de la région ont développé une série d’accords et de politiques d’intégration économique, en particulier avec l’UE, pour la libéralisation du commerce, la création de zones franches d’exportation, et des mesures incitatives à l’investissement.

Il est attendu que ces réformes auront un impact positif sur l’environnement des affaires et la transformation économique en Afrique du Nord. L’amélioration de l’efficacité de l’environnement des affaires est l’une des clés de la compétitivité et de la transformation économique en Afrique du Nord. La faible progression de certains indicateurs du classement Doing Business 2015 ne doit pas occulter le fait que cette transformation est un processus long et que des délais sont nécessaires pour constater leur impact.

En faisant le pari de voir se développer encore davantage les marchés intérieurs nord-africains, les économies européennes en quête de compétitivité pourraient voir la région comme un important relais de croissance. En effet, le développement en cours et à venir des marchés d’Afrique du Nord permettrait de répondre à certaines contraintes qui pèsent sur les entreprises européennes, notamment la faible demande sur le marché local, le coût élevé du travail et la faible disponibilité du nouveau personnel qualifié.

Renforcer les avantages comparatifs de l’Afrique du Nord à travers les clusters

 

La plupart des pays d’Afrique du Nord ont opté pour le développement d’un ensemble d’écosystèmes ouverts (clusters) visant à favoriser les transferts de compétences, l’élaboration de projets en commun et des co-productions à grande échelle. Ces écosystèmes doivent permettre d’offrir de nouveaux modes d’accompagnement aux entreprises internationales, de favoriser l’émergence d’une génération d’entreprises capables de s’internationaliser, d’acquérir des savoirs et technologies afin de répondre à la demande d’emplois à plus haute valeur ajoutée.

La dynamique des clusters s’est fortement développée ces dernières années en Afrique du Nord dans le cadre de stratégies de développement économique à long terme. Initiés au Maroc au début des années 2000, les clusters sont une priorité du nouveau Plan d’accélération industrielle 2014-2020, avec un objectif à terme d’une vingtaine de clusters conventionnés par l’Etat.

Dans la perspective d’une meilleure participation aux CVM, les clusters offrent la possibilité de réunir un ensemble de facteurs clés de succès. En particulier, les écosystèmes dédiés à l’industrie, sous forme d’agglomérations d’entreprises, centres de R&D et de zones logistiques permettent d’assurer une meilleure adéquation entre la demande des donneurs d’ordres, les sous-traitants et prestataires de service. En rassemblant ces acteurs en même lieu, l’objectif est d’améliorer les capacités technologiques existantes et de faire émerger un tissu industriel diversifié en phase avec les besoins des grandes entreprises, pour stimuler l’innovation et l’adaptation aux marchés internationaux.

Par ailleurs, les progrès réalisés en matière d’infrastructure logistiques et de baisse des coûts à l’exportation et à l’importation contribuent à améliorer le positionnement de la région en tant que plateforme et tremplin

vers l’Afrique. Dans un contexte où il est envisagé que le continent africain poursuive sa transformation et devienne, comme l’envisagent les prévisions, le prochain pôle de croissance mondiale, l’Afrique du Nord se trouve dans une situation historiquement exceptionnelle.

Le renforcement des avantages comparatifs de l’Afrique du Nord à travers la consolidation des clusters présente des solutions au problème de compétitivité-prix en Europe. En vue de libérer des ressources et de se concentrer sur ces activités plus complexes à plus forte valeur ajoutée, l’Afrique du Nord offre aujourd’hui, au sein des nouveaux écosystèmes et sites de production (centres de R&D, zones logistiques), des capacités technologiques à même de contribuer à renforcer la productivité des entreprises européennes.

Le PIB par habitant en Afrique du Nord aurait pu doubler si une intégration régionale avait eu lieu

 

L’Afrique du Nord sera d’autant plus attractive si les investisseurs ne s’adressent pas à des économies individuelles mais à un bloc économique fortement intégré.

Un maillage économique en Afrique du Nord offrirait de meilleures économies d’échelle aux opérateurs du nord et du sud, offrirait de nouvelles opportunités d’emploi ainsi qu’un marché de consommation plus vaste. Ceci est d’autant plus évident, que la région partage un patrimoine culturel et un socle linguistique commun, des niveaux de vie similaires et des modes de consommations comparables.

Néanmoins, entre 2008 et 2010, les échanges intermaghrébins ne représentaient que 2,5 % du commerce sous régional et 2 % de son PIB. En 2012, la proportion des échanges intrarégionaux entre les pays d’Afrique du nord (4,6 %) était plus faible que celle des échanges intra-blocs en Afrique Australe (13,3 %), en Afrique de l’Est (12,2 %) et en Afrique de l’Ouest (8,6 %). Cela a trait à des raisons historiques faisant que l’Afrique du Nord commerce moins avec les autres régions du continent et encore moins entre eux, mais la véritable contrainte qui réduit le potentiel commercial régional, comme l’ont montré de récents travaux, est la faiblesse de leur développement et le retard de leur industrialisation (BAfD, 2014).

Les pays d’Afrique du Nord restent donc faiblement intégrés, engendrant un coût économique évalué à environ 2 à 3 % du PIB de la région. Ce manque d’intégration régionale empêche l’émergence d’un marché commun tout en réduisant l’intérêt des investisseurs et la possibilité de développer des chaines de valeur sous régionales qui reposeraient sur les avantages comparatifs respectifs du sud de la Méditerranée.

Le PIB par habitant dans la région aurait pu quasi doubler entre 2005 et 2015 si une intégration régionale significative avait lieu.

Ce manque à gagner est d’autant plus dommageable que ces pays partagent de très fortes affinités culturelle et historique, une même côte, un même écosystème, et les mêmes partenaires commerciaux, autant de similitudes que peu de régions au monde partagent.

La région dispose néanmoins d’un niveau relativement avancé en termes d’infrastructures, seulement des problèmes majeurs de transport et de passage des frontières subsistent. Ces questions logistiques viennent s’ajouter à la difficulté de franchir de longues distances, en particulier pour de faibles volumes de commerce. Souvent le commerce régional est d’ailleurs plus coûteux que le commerce direct avec l’Europe ou via l’Europe.

Les initiatives d’intégration régionale sont fragmentaires et il n’existe pas de communauté économique régionale (CER) regroupant l’Afrique du Nord. Par exemple, cinq pays sont membres de l’UMA (Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie et Tunisie) et deux appartiennent à la COMESA (Egypte et Libye). Par ailleurs, la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD) regroupe tous les pays de la région, à l’exception de l’Algérie. L’UMA et la CEN-SAD ont élaboré des programmes progressifs à long terme visant à réaliser une intégration économique totale. Cependant, ces programmes n’ont pas été reflétés dans les politiques nationales.

Les six pays ont tissé des liens beaucoup plus étroits avec plusieurs blocs d’autres régions, résultant ainsi en un enchevêtrement d’accords et de dispositifs de coopération non coordonnés.

L’Europe a tout intérêt à favoriser l’émergence d’un marché plus intégré, ce pourquoi elle négocie des zones de libreéchange (ZLE) approfondies (DFTCA) avec l’Egypte, le Maroc et la Tunisie. Les pays d’Afrique du Nord ont de leur côté déployé d’importants efforts pour intégrer le marché européen, avec le Partenariat euro-Méditerranéen, renforcé en 2004 par la signature de l’Accord d’Agadir visant à renforcer la coopération entre l’Union européenne et la Jordanie, la Tunisie, l’Égypte et le Maroc. Le lancement de la Politique européenne de voisinage (PEV) vise également à rapprocher les pays situés à l’Est et au Sud de l’UE, pour l’établissement de relations plus étroites, allant des échanges préférentiels à des accords d’association couvrant les biens, les services ainsi que des secteurs de coopération économique.

La forte extraversion des pays d’Afrique du Nord vers l’Europe (59 % des échanges, contre 4,6 % au niveau intrarégional), souvent perçue comme une limite à l’intégration régionale, pourrait au contraire en constituer l’élément catalyseur. L’adoption par les différents pays d’Afrique du Nord des règlements et normes européennes entraîne une harmonisation des règles entre les pays nord-africains. En effet, si chaque pays d’Afrique du Nord s’harmonise et s’intègre verticalement avec l’Europe, ils seront de facto plus alignés entre eux. C’est le cas par exemple des règles prudentielles pour les banques et les assurances dans le secteur financier, les normes comptables (IFRS), l’harmonisation et la convergence aux normes phytosanitaires européennes (SPS). En réduisant et en supprimant certaines barrières douanières, l’Europe participe en réalité à l’intégration économique régionale.

 

 

(IIIème partie – Par Driss Charrier-Rachidi et Vincent Castel, , respectivement Économiste et Économiste Pays en Chef à l’ORNA