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Durant les quinze dernières années, l’Afrique s’est développée beaucoup plus rapidement que de nombreuses autres régions du monde. Les principaux facteurs qui ont contribué à cette croissance sont à la fois internes comme l’amélioration de la qualité de la gouvernance et des institutions, renforce­ment des politiques et des performances macroéconomiques, conditions plus favorables aux activités agricoles, émergence d’une classe moyenne, situation politique plus stable, et externes comme la flambée des prix des produits de base, et les entrées d’investissements directs étrangers (IDE).

Le « Rapport sur le développement en Afrique 2015 », publié par la Banque africaine de développement, analyse la croissance, pauvreté et inégalités dans le continent et se propose de répondre à la question de savoir comment lever les obstacles au développement durable. Il note que :

– cet essor récent de la croissance en Afrique a été général, ne se limitant pas aux pays dotés de ressources naturelles et d’atouts géographiques. Une part croissante des recettes tirées des res­sources naturelles explique l’augmentation du revenu national brut (RNB) par habitant dans les pays exportateurs de produits miniers, mais la tendance est inverse dans certains pays riches en pétrole.

– les principaux obstacles à la croissance future de l’Afrique tiennent à la difficulté de maintenir ces taux de croissance et de favoriser la transformation : i) Même si la reprise de la croissance dure depuis quinze ans déjà, elle ne pourra se maintenir dans le temps que par l’amélioration des technologies de production, de l’infrastructure et du capital humain, et par l’assainissement du climat des affaires ; ii) plus important encore, la transformation structurelle n’a pas encore eu lieu : en effet, les effectifs du secteur agricole, qui ne cessent de décroître, sont absorbés non pas par les industries manufacturières à forte intensité de main-d’oeuvre, mais par les secteurs des services ( commerce) à faible valeur ajoutée, ou par le secteur informel.

Après la quinzaine d’années de croissance économique qu’ont connu la majorité des pays africains, le temps est venu d’évaluer les raisons de ce phénomène, sa durabilité et son incidence sur la réduction de la pauvreté et sur le bien-être à l’échelle du continent. Le présent chapitre dresse un état des lieux actualisé de cette période de crois­sance soutenue en Afrique, et la compare à des périodes antérieures marquées par une croissance plus faible. Il met ensuite en évidence les principaux déterminants de cette croissance récente dans le contexte de la restruc­turation fondamentale de l’économie. Il s’achève enfin par des interrogations sur la durabilité des épisodes de croissance récents.

Durant les quatre décennies qui ont précédé le nouveau millénaire, la croissance économique a été au point mort dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. En 2000, le PIB par habitant en termes réels pour l’ensemble de la région dépassait de 7 % à peine celui de 1960. Mises à part quelques exceptions positives, comme le Botswana qui a longtemps bénéficié d’une croissance forte et constante avant 2000 et quelques autres pays qui ont connu de brefs épisodes de croissance dans les années 1970 et 1980, la majeure partie de la région restait enlisée dans la pauvreté. L’absence de croissance économique (ou sa lenteur) et l’étroitesse de sa base, conjuguées à un rythme de croissance démographique extrêmement soutenu plaçaient la majorité des ménages africains, ruraux pour la plupart, dans un dénuement extrême. L’incidence de la pauvreté ne cessait d’augmenter, de même que son indice numérique (proportion de la po­pulation en deçà du seuil de pauvreté fixé à 1,25 dollar par jour), qui, selon la Banque mondiale, était passé de 53 % de la population en 1980 à 59 % en 1999 1.

À partir des années 1990, la croissance du continent africain s’envole, avec une progression annuelle du PIB par habitant qui passe de quasiment zéro sur la période 1960-2000 à près de 3 % au cours des quinze dernières années. Le tableau 1.1 présente le taux de croissance annuel du PIB par habitant en dollars constants de 2005 dans 37 pays de l’Afrique subsaharienne pendant quatre périodes comprises entre 1980 et 2012. Sur cet échantil­lon de 37 pays pour lesquels des données comparables sont disponibles, 32 ont enregistré pour la première dé­cennie du XXIe siècle des taux de croissance supérieurs à ceux de la décennie précédente (ou moins négatifs)

Les déterminants de la croissance économique

 

Depuis plus d’une décennie, les économies africaines enregistrent une certaine croissance. Il semble actuelle­ment qu’une série de facteurs interdépendants contribue à renforcer le rythme de cette croissance et, dans une moindre mesure, à la rendre plus inclusive. Certains de ces facteurs sont exogènes, en ce sens qu’ils échappent largement au contrôle des États. D’autres sont endogènes, au moins partiellement, et dépendent des stratégies de développement adoptées par les gouvernements. Étant donné la difficulté d’affirmer l’existence d’un lien de causalité entre ces facteurs et l’accélération actuelle de la croissance, ou son degré d’inclusion, plusieurs chercheurs qualifient ces facteurs de corrélats de la croissance (voir, par exemple, McMillan et Harttgen, 2014).

Si l’on commence par observer les chocs relativement exogènes, la flambée des prix des produits de base dans les années 2000, alliée à l’augmentation marquée des investissements directs étrangers, a clairement et consi­dérablement contribué à accélérer la croissance. Dans de nombreux pays africains, l’indice des prix des produits de base a doublé, voire triplé, entre 2000 et 2010. Le prix élevé et croissant des exportations a amélioré les termes de l’échange pour de nombreux pays africains dotés de ressources naturelles, et il a stimulé la croissance économique. Les prix des produits de base ont, à leur tour, grimpé en flèche du fait d’un afflux massif d’investissements étrangers. Cette hausse n’a pas duré et, récemment, l’indice de ces prix a significativement chuté.

Depuis 2000, le stock global des investissements directs étrangers (IDE) en Afrique subsaharienne a considéra­blement augmenté, passant de 34 milliards de dollars en 2000 à 246 milliards en 2012. Cette multiplication par sept des investissements a surtout concerné les pays riches en ressources naturelles, notamment l’Afrique du Sud avec ses métaux et minéraux précieux, et le Nigéria avec ses réserves pétrolières (Brookings, 2014). Tout en stimulant la croissance, ces investissements peuvent creuser les inégalités, car ils se concentrent sur les projets à forte intensité de capital et peu créa­teurs d’emplois. En revanche, ils peuvent favoriser la croissance inclusive, si une partie des redevances que les gouvernements retirent de ce type d’investissements sert à promouvoir le développement durable par des programmes de protection sociale destinés à la popu­lation pauvre et non qualifiée. En outre, l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), lancée en 1996, a permis d’alléger très sensiblement la dette de 30 pays africains et donc de libérer des ressources au profit des dépenses sociales.

Les échanges avec le reste du monde sont un facteur de croissance qui prend de plus en plus d’importance. Entre 1960 et 1974, la part des importations et des exportations dans le PIB n’a pas augmenté (il a plutôt légèrement décliné), mais sur la même période, la plu­part des pays enregistraient une solide croissance de leur PIB, au point que l’économie nationale progressait plus rapidement que le commerce extérieur. En revanche, la reprise de la croissance du PIB dans les années 1990 s’accompagne d’une expansion plus forte des secteurs exportateurs, le continent ayant considérablement in­tensifié ses partenariats commerciaux dans le monde

L’autre série de facteurs dépend plus directement des gouvernements africains. Le facteur le plus important est l’amélioration de la qualité de la gouvernance. McMillan et Harttgen (2014) ont calculé – à partir du « projet Polity IV » et des indicateurs mondiaux de développement de la Banque mondiale relatifs à différents sous-échantillons de pays africains – un indicateur concernant le score Po­lity moyen en Afrique subsaharienne. Le score Polity II moyen pondéré de la population montre clairement que depuis les années 1990, la démocratie gagne du terrain en Afrique aux dépens de l’autocratie.

La qualité de la gouvernance est directement liée à la place croissante qu’occupe l’agriculture dans les pré­occupations et dans les orientations politiques. Après des décennies durant lesquels ils ont taxé et exploité le secteur agricole, nombre de gouvernements africains ont adopté des politiques et créé des institutions visant à accroître la productivité agricole, notamment dans les exploitations de petite taille, les plus nombreuses. Le Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA) est un bon exemple de ce nouvel engagement. Il recommande notamment que les pays africains affectent au moins 10 % de leur budget national à l’agriculture et visent un taux de croissance annuel de la production de 6 %.

Emergence d’une classe moyenne et amélioration de la gouvernance

Un autre facteur relativement endogène, associé à la pé­riode de croissance en cours, est l’émergence d’une classe moyenne en Afrique. D’après Ncube et Lufumpa (2014), les effectifs de la classe moyenne sont passés d’environ 66 millions de personnes en 1980 à 137 millions en 2010 . Selon les conclusions de cette analyse, « la nouvelle classe moyenne représente un potentiel solide pour la région. Elle a la capacité d’accroître la consommation intérieure ; de stimuler la croissance du secteur privé et l’entrepreneuriat ; d’encourager la demande d’amé­lioration de la gouvernance et des services publics ; de favoriser l’égalité des sexes et de relever le niveau de vie pour faciliter la sortie de la pauvreté » (Ncube et Lufumpa, 2014, p. 1). La montée de la classe moyenne s’accompagne généralement d’une amélioration de la gouvernance et de l’émergence d’institutions démocra­tiques. De multiples obstacles restent à franchir avant qu’une classe moyenne durable et solide ne domine le tissu sociétal africain, et il faudra que la tendance se poursuive pour que l’on voit apparaître des institutions inclusives. Notons cependant que les grandes inégalités qui subsistent en Afrique freinent le développement de cette classe moyenne.

Pour en venir aux principaux facteurs de la croissance économique, à savoir le travail, le capital et la technologie, cette croissance est possible lorsque le coût de ces divers facteurs donne au producteur un avantage comparatif sur les marchés locaux ou internationaux. Dans la section suivante, nous examinerons certaines entraves essen­tielles qui pèsent sur le travail, le capital humain, les in­vestissements et le changement technologique, et verrons dans quelle mesure la transformation économique de l’Afrique (implicite dans les évolutions intersectorielles de ces intrants) est associée aux résultats de la croissance.

Le capital humain de l’Afrique s’est amélioré, mais n’est pas moins coûteux

Il est largement admis qu’en raison de contraintes phy­siques, l’Afrique est une région du monde où le travail coûte cher (Collier et Gunning, 1999). La situation tant géographique qu’épidémiologique a des incidences né­gatives sur la main-d’oeuvre (Bloom et Sachs, 1998). Au cours de son histoire, l’Afrique a toujours souffert d’un manque de main-d’oeuvre, et sa production a notamment été freinée par le déficit de main-d’oeuvre salariée ou par les coûts relativement élevés du travail (Austin, 2008). Selon certains observateurs, ces coûts élevés expliquent en grande partie que les économies africaines aient été distancées dans les années 1970 et 1980 (Collier, 2007), n’ayant pu soutenir la concurrence des nombreux pays asiatiques à main d’oeuvre bon marché, qui recrutaient massivement pour approvisionner le marché mondial en produits manufacturés (Arrighi, 2002). Jusqu’à présent, les salaires étaient trop élevés pour que les pays d’Afrique subsaharienne puissent envisager de se lancer dans une industrialisation à forte intensité de main-d’oeuvre (Aus­tin, 2011). D’après les statistiques de la Banque mondiale, la population totale de l’Afrique a quasiment quadruplé entre 1960 et 2011, passant d’environ 280 millions à un milliard d’habitants. Cet essor démographique a retenu l’attention, car il pose des défis sociaux et urbanistiques auxquels les pays africains vont devoir répondre, mais il offre aussi de nouvelles opportunités, notamment peut-être en permettant des économies d’échelle sur le marché intérieur et l’émergence d’une main-d’oeuvre concurrentielle à l’échelle internationale.

Les bas salaires ne sont pas la seule condition de la crois­sance : la productivité de la main-d’oeuvre est également vitale, et elle dépend largement du capital humain et de l’environnement économique. Élément négligé du déve­loppement économique de l’Afrique, le capital humain n’a pas cessé de s’améliorer pendant la période postcolo­niale, même quand la croissance était lente voire négative (Sender, 1999). L’espérance de vie et l’alphabétisation ont progressé très rapidement dans les années 1960 et 1970. Durant les deux décennies qui ont suivi, la tendance s’est maintenue malgré les programmes d’ajustement structurel qui ont réduit les dépenses sociales. Les Objectifs du Mil­lénaire pour le développement (OMD), adoptés en 2000, ont permis de relancer les investissements dans le capital humain. Certes, l’envolée des dépenses éducatives durant les cinq dernières décennies n’a pas produit de résultats si­gnificatifs sur le plan macroéconomique (Pritchett, 2001), mais le phénomène s’explique peut-être par une faiblesse de la croissance due à d’autres facteurs, et ce simple constat ne donne pas à lui seul une image juste des liens directs qui existent entre éducation et croissance (Jerven, 2011b). La qualité et la durée des études n’ont pas progressé au même rythme que les inscriptions, ce qui a peut-être af­faibli le lien entre l’éducation et ses effets sur la croissance.

Accumulation de capital physique et de technologie

Par le passé, l’usage de technologies desuètes et les coûts de transport élevés ont considérablement freiné la crois­sance africaine. Les pays africains peinent à se déve­lopper économiquement du fait de marchés nationaux restreints, coûteux en transport et éloignés des grands centres de l’activité économique. En outre, compte tenu des faibles densités de population, les investissements fixes dans l’infrastructure (lignes téléphoniques ter­restres et réseau routier et ferroviaire, par exemple) ont eu, en Afrique subsaharienne, un rendement écono­mique plus faible qu’ailleurs (Jerven, 2011c). L’impact de la distance et de la géographie sur la croissance est de plus en plus reconnu, notamment avec les processus cumulatifs liés à des rendements d’échelle croissants (Venables, 2008). L’Afrique du Nord a bénéficié de sa proximité géographique avec les marchés européens, mais pour l’instant, l’Afrique du Sud ou le Nigéria ne constituent pas des marchés assez importants pour créer des économies d’agglomération.

Pendant plusieurs décennies, l’épargne est restée re­lativement faible en Afrique, avant d’augmenter en ce début du XXIe siècle, à peu près au moment où le conti­nent connaissait un regain de croissance. Malgré cette reprise de l’épargne, l’écart n’a pas cessé de se creuser durant cette même période entre l’Afrique subsaharienne et les autres régions en développement, telles que l’Asie de l’Est et Pacifique, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Le rôle de l’épargne dans la croissance récente du continent n’a pas été rigoureusement étudié, mais elle peut avoir joué un rôle crucial. En dehors de l’épargne intérieure, l’épargne de la diaspora africaine a été estimée à 40 milliards de dollars en 2010. Les envois de fonds des travailleurs expatriés sont à même de stimuler le progrès économique du continent (AfDB, 2013). Les mesures récemment prises par de nombreux pays par rapport aux émissions de bonds de la diaspora constituent une étape décisive pour mettre ces fonds au service de la croissance. Néanmoins, les gouvernements doivent déployer des efforts supplémentaires pour instaurer un climat d’investissement qui favorise et soutienne la durée cet afflux financier.

L’Afrique, qui ne connaît pas de frontières en termes d’innovation technologique, est en position de s’ouvrir à des technologies avancées à moindre coût tout en renfor­çant sa capacité à produire partiellement les technologies en question. Les derniers progrès de la téléphonie mobile et de l’Internet lui ont été très bénéfiques, facilitant no­tamment l’accès des pauvres aux services financiers grâce aux transferts d’argent par téléphone. Dans l’ensemble, l’accumulation du capital physique, mesuré de manière approximative par le montant de l’épargne en pourcen­tage du RNB, a augmenté en Afrique pendant la période de croissance, phénomène que l’on ne peut attribuer à la faible progression du RNB (le dénominateur), puisque le volume de l’épargne et le RNB ont augmenté durant la même période. Néanmoins, comme indiqué ci-dessus, l’accélération de l’offre de main-d’oeuvre, due à la fois aux nouveaux entrants sur le marché du travail et à des variations intersectorielles, ne s’est pas accompagnée d’une expansion équivalente du capital physique. Plus précisément, le développement du secteur industriel n’a pas connu le même rythme de croissance que la main-d’oeuvre, ce qui s’est traduit sur l’ensemble du continent par un faible ratio du capital par travailleur.

Le degré de sophistication des exportations lié aux infrastructures

En explorant les liens entre développement de l’in­frastructure et prospérité économique, la BAD a examiné, sur la base de l’Indice de complexité économique (ICE) défini par Hausmann et al. (2011), si les pays mieux dotés en infrastructures ont tendance à fabriquer des produits plus sophistiqués et plus diversifiés. D’après ces auteurs, la complexité d’une économie se définit par la masse de connaissances ou de capacités productives que possède ce pays. Les capacités en question – qui peuvent être tangibles ou intangibles – comprennent le capital hu­main, le capital physique (par exemple, les infrastructures telle que les routes, les ponts, les autoroutes, l’énergie,

les TIC), les institutions, le système juridique, etc. Plus un pays possède de capacités, plus il tend à produire des biens complexes ou sophistiqués. Hausmann et al. (2011) ont constaté une forte corrélation positive entre l’ICE et la croissance économique. Dans cette perspective, Yaméogo et al. (2014) ont calculé l’ICE des pays africains pour lesquels des données étaient disponibles. La figure 1.9, établie à partir de ces données, montre que l’ICE est généralement plus élevé dans les pays dotés d’une bonne infrastructure. Autrement dit, le degré de sophistication et de diversification des exportations mesuré par l’ICE est étroitement corrélé à l’état de l’infrastructure d’un pays : les investissements dans l’infrastructure ont donc des incidences sur les exportations d’un pays sur le double plan quantitatif et qualitatif.

Réduire la pauvreté extrême par le développement des routes et des technologies de communication

Le lien entre le développement de l’infrastructure, la croissance et la réduction de la pauvreté est évident. Une meilleure infrastructure peut promouvoir la croissance inclusive i) en créant des emplois ; ii) en réduisant les coûts de production et de transport ; iii) en augmentant la capacité de production et iv) en reliant les marchés in­térieurs aux marchés mondiaux. Elle la favorise aussi par le biais des échanges économiques et du commerce, qui eux-mêmes favorisent la spécialisation et les économies d’échelle. Comme le souligne Winters (2014), les gains nets cumulés s’accompagneront de gains et de pertes au niveau individuel, selon la capacité de chacun à saisir les nouvelles opportunités. Calderon et Serven (2004), ainsi que Jones (2006), insistent sur le fait que les inves­tissements dans l’infrastructure sont d’une importance capitale pour accélérer la croissance, réduire les inégalités et alléger la pauvreté. En outre, pour être durable, la croissance doit s’appuyer sur une solide infrastructure, à même de renforcer la rentabilité des investissements existants et d’en attirer de nouveaux grâce à un meilleur rapport coût-efficacité.

Selon l’Indice de compétitivité mondiale du Forum éco­nomique mondial 2012–2013, l’Afrique est la région la moins compétitive au monde. Elle a réalisé d’immenses progrès en améliorant son capital humain, mais elle reste en retard pour ce qui est des investissements en capital physique. Depuis une dizaine d’années, le continent a connu une croissance soutenue, mais ses effets sur la réduction de la pauvreté sont restés limités. Pour main­tenir sa croissance et faire reculer la pauvreté, il lui faut accroître sa compétitivité. Pour cela, l’amélioration qua­litative et quantitative de la main-d’oeuvre africaine doit être complétée par des investissements en capital phy­sique. Pour réaliser une croissance inclusive, il importe que les investissements dans l’infrastructure contribuent directement à améliorer le bien-être des pauvres tout en favorisant la croissance globale. C’est d’ailleurs souvent le cas. En règle générale, la croissance qui s’accompagne d’un développement de l’infrastructure au profit des riches comme des pauvres a plus de chances d’amélio­rer la situation des pauvres, soit directement, soit par redistribution. Cependant, si les investissements dans l’infrastructure se concentrent sur les secteurs à forte intensité capitalistique ou peu créateurs d’emplois pour les pauvres, ils n’ont souvent qu’un effet indirect sur la pauvreté. À titre d’exemple, l’infrastructure routière et agricole a plus de chances d’avoir une incidence sur les moyens d’existence des pauvres que la construction de raffineries de pétrole. Pour réduire substantiellement son taux de pauvreté et maintenir sa croissance, l’Afrique a impérativement besoin d’infrastructures.

D’après les résultats de certaines recherches, pour par­venir à faire durablement baisser son taux de pauvreté, l’Afrique doit conserver un taux de croissance par ha­bitant supérieur à 5 % par an à moyen et à long terme, ce qui nécessite un ratio investissement/PIB qui reste à environ 25 % (UNCTAD, 2014 ; ECA, 1999). Or, jusqu’à présent, le taux moyen de ce ratio en Afrique n’a été que de 18 %, ce qui explique en partie que le continent n’affiche pas le taux de croissance souhaité (UNCTAD, 2014). Les investissements dans l’infrastructure constituent donc une condition préalable à la croissance économique. Ils augmentent directement le bien-être économique tout en posant les fondements des investissements à venir. Les pays qui ont initialement beaucoup investi dans l’infrastructure pourront plus facilement poursuivre une croissance à long terme.

Depuis une vingtaine d’années, alors que le manque d’in­frastructure compromettait la capacité de l’Afrique à pro­gresser et à réduire ses niveaux de pauvreté, les stratégies de développement misaient de plus en plus sur les OMD pour lutter contre le dénuement et ses manifestations, principalement au niveau microéconomique. Désormais, il apparaît clairement que la lutte contre la pauvreté, contre les inégalités entre les sexes et contre les insuffisances en matière de santé et d’éducation nécessite une approche globale qui réponde aux besoins des pauvres au niveau microéconomique, mais aussi aux besoins en infrastruc­ture aux niveaux méso et macroéconomique : accès à l’eau et à l’assainissement, réseaux routiers de qualité, énergie et moyens de communication notamment. Face à ces multiples carences, les politiques doivent jouer sur les synergies. La pauvreté extrême ne pourra être éradiquée qu’à condition de développer les routes et les technologies de communication (pour que les pauvres puissent accéder aux marchés, aux écoles et aux centres de santé), d’amélio­rer l’accès à l’énergie (pour améliorer les services sociaux de base, y compris la santé et l’éducation, et stimuler l’entrepreneuriat chez les pauvres) et l’accès à l’eau et à l’assainissement (pour améliorer la santé des pauvres). Il est clair que l’absence d’objectif relatif à l’infrastructure a été une lacune majeure des OMD, particulièrement en ce qui concerne l’Afrique. Pour y remédier, l’une des priorités des Objectifs de développement durable (ODD) de 2015 est de bâtir une infrastructure résiliente, conçue pour promouvoir et maintenir une industrialisation durable qui profite à tous. Cette approche holistique de la lutte contre la pauvreté se révélera peut-être plus fructueuse que l’approche adoptée par les OMD.

Déficit annuel de l’Afrique dans l’infrastructure : 360 milliards de dollars

Soulignant l’importance des investissements dans l’infrastructure, certaines institutions clés, dont la Commission de l’Union africaine (CUA), le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) et la Banque africaine de développement ont créé conjoin­tement en 2010 un Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA), qui vise à identi­fier et à hiérarchiser les principaux besoins de l’Afrique dans le domaine de l’infrastructure afin de soutenir le développement et de réduire la pauvreté. Le PIDA a défini quatre secteurs prioritaires pour ces investisse­ments : l’énergie, le transport, l’eau et l’assainissement, les technologies de l’information et de la communication. Selon les estimations du Plan d’action prioritaire (PAP) du PIDA pour la période 2011 à 2040, le déficit annuel de l’Afrique dans l’infrastructure représente 360 milliards de dollars, répartis entre les quatre secteurs prioritaires identifiés mais avec une prédominance pour le secteur de l’énergie (60%). D’autre part, il existe des disparités importantes entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaha­rienne ainsi qu’entre les pays de l’Afrique subsaharienne. Selon l’Indice de développement des infrastructures en Afrique (AIDI) établi par la BAD, tous les pays de l’Afrique du Nord se placent parmi les dix meilleurs en 2010, loin devant les autres, avec un score allant de 33 à 100, contre une fourchette de 2 à 10 pour les pays en bas du classement. Parmi les pays les mieux lotis, citons les Seychelles, l’Afrique du Sud, l’Égypte, la Libye, Maurice, la Tunisie, le Maroc, l’Algérie, le Cap Vert et le Botswana, et, parmi les pays les moins bien notés, la Somalie, le Niger, l’Éthiopie, le Tchad et Madagascar.

L’expérience montre que le développement des in­frastructures essentielles ne peut pas être laissé au seul jeu du marché, surtout dans les pays où les acteurs privés ont une capacité limitée. L’idée selon laquelle les marchés peuvent combler l’insuffisance des investissements ne fonctionne pas toujours dans le domaine de l’infrastruc­ture. L’État a donc un rôle crucial à jouer en complément des initiatives privées, notamment lorsque le rendement économique privé est faible par rapport aux avantages sociaux en jeu. Pour la mobilité et la santé notamment, la mise en place d’infrastructures en temps utile exige souvent l’intervention des gouvernements.

Le rythme et le niveau de développement de l’infrastruc­ture en Afrique sont difficilement comparables à ceux des autres régions du monde. L’Afrique a le plus faible taux d’infrastructure par habitant et ses progrès dans ce domaine sont plutôt lents (figure 1.5). Le Tableau 1.2 montre qu’en 2010, alors que l’accès à l’électricité en pourcentage de la population était de 95 à 100 % dans le reste du monde, il n’était que de 43 % en Afrique,  malgré les progrès réalisés pendant la dernière décennie (augmentation de 5 points par rapport aux dix années précédentes).

De la même façon, sur 100 kilomètres carrés (km²) de superficie, l’Afrique n’a que 13 km de route. Ce chiffre est relativement faible comparé à d’autres régions du monde. Dans la région comparable la plus proche (l’Amérique latine et les Caraïbes), il est de 18 km. Les autres régions ont en général des réseaux routiers plus denses : ainsi, l’Asie de l’Est et Pacifique, l’Europe et l’Asie centrale, et l’Amérique du Nord disposent respectivement de 46, 104 et 67 km de routes revêtues pour 100 km².

Dans la plupart des pays, l’amélioration de l’assainis­sement reste très problématique. Dans plus de la moitié des 54 pays africains, plus de 50 % de la population n’ont pas accès à des ins­tallations d’assainissement améliorées. Cette situation a des répercussions directes sur la santé et sur le bien-être en général. Les exceptions concernent surtout les pays d’Afrique du Nord, ainsi que les petits pays dans lesquels il est souvent plus facile de gérer les services d’assainissement.

Parallèlement, le nombre d’internautes reste peu élevé sur l’ensemble du continent africain, pour de multiples raisons, notamment à cause de politiques qui restreignent l’accès à Internet et de l’absence d’in­frastructure susceptibles d’abaisser les coûts, y compris d’utilisation.