marina-casablanca-yassine-toumi-1

L’urbanisation est devenue une tendance mondiale qui concerne une grande partie de la population. 50% de la population mondiale vit désormais dans des villes et les statistiques prévoient plus de 3 milliards de personnes supplémentaires dans les zones urbaines d’ici à 2050. Cela signifie que 70% de la population mondiale vivra dans des villes. Le récent rapport publié par l’Organisation de coopération et de développement en marge de la Conférence Habitat III qui s’ouvre le 17 octobre à Quito, en Equateur, décrie en particulier les inégalités dans les villes qui, constate-t-il, exacerbent la ségrégation résidentielle et renforcent le cloisonnement physique des citadins.

 

Les inégalités sont, en moyenne, plus importantes en ville qu’ailleurs. Ce décalage grandissant entre les riches et les pauvres, la mauvaise qualité des services auxquels ont accès les populations défavorisées et la fragmentation des marchés du travail peuvent empêcher certains citadins de tirer parti des opportunités qu’offre la ville pour réaliser leur potentiel et prendre pleinement part à la société.

 

Les villes sont généralement plus inégalitaires que leurs pays respectifs : Sur 153 aires métropolitaines situées dans 11 pays de l’OCDE, les inégalités de revenu (mesurées par le coefficient de Gini sur la base du revenu disponible des ménages) varient de 0,5 à Tuxtla Gutierrez (Mexique) à 0,26 à Linz (Autriche). Toutefois, les inégalités de revenu sont généralement plus marquées dans les villes que dans leurs pays respectifs, exception faite du Canada.

Les grandes villes sont plus inégalitaires que les petites : Plus la population d’une ville est importante, plus celle-ci est inégalitaire. Dans la plupart des pays, les inégalités en matière de revenu en ville se sont creusées plus rapidement que celles du pays tout entier au cours des 20 dernières années. Ceci est dû au fait que les villes représentent un pôle d’attraction fort autant pour la main-d’œuvre très qualifiée que peu qualifiée, et où les hauts salaires captent une plus grande part du revenu total. Les travailleurs hautement qualifiés et les entreprises performantes renforcent la productivité des villes mais également les inégalités de salaires, car la prime aux compétences est plus élevée en ville.

 

 

Les opportunités du marché du travail doivent pouvoir profiter à tous

 

Les travailleurs peu qualifiés sont souvent contraints de conserver un emploi mal rémunéré, avec une protection sociale moindre et peu d’occasions d’améliorer leurs compétences. Les inégalités en matière de compétences étaient à l’origine d’environ un tiers des inégalités dans les aires métropolitaines des États-Unis en 2000 (Glaeser et al., 2009). Certains groupes sociaux, comme les immigrés, les minorités ethniques et les jeunes à faible revenu, rencontrent des obstacles importants pour entrer sur le marché du travail, notamment pour accéder physiquement à l’emploi et aux services. À l’échelle métropolitaine, il est important d’investir dans l’éducation et l’acquisition de compétences, ainsi que d’utiliser les politiques foncières et celles du logement et du transport pour garantir à tous un accès à l’emploi et aux services.

 

Les inégalités urbaines vont au-delà du revenu : une réalité que ses mesures doivent refléter : Chaque ville est unique en matière de caractéristiques économiques, démographiques et sociales. Beaucoup de villes peinent à offrir à leurs habitants des conditions matérielles de bonne qualité ainsi qu’une bonne qualité de vie. Des données adéquates sur les performances d’une ville en termes de bien-être peuvent contribuer à la sensibilisation à l’égard des domaines de politiques publiques où il est le plus urgent d’agir.

Le bien-être dépend d’un grand nombre de facteurs, qui vont bien au-delà du seul revenu – notamment l’éducation, la santé, la qualité des services, ou encore la sécurité. Les décideurs politiques ont besoin de données fiables sur le bien-être dans les villes et des différents groupes de population afin de définir des priorités, former d’éventuelles synergies et établir des compromis entre des objectifs concurrents.

Si l’on prend en compte le revenu, l’emploi et la santé simultanément, les différences dans les niveaux de vie au sein d’un pays sont plus grandes que les différences de revenu uniquement (Veneri et Murtin, 2016). En d’autres termes, examiner le bien-être plutôt que le seul revenu illustre mieux la concentration géographique de richesse ou l’exclusion.

Même au sein d’un même pays, les performances en termes de bien-être peuvent être très différentes – d’où la nécessité de les suivre au niveau local. Les taux d’emploi en Italie, par exemple, peuvent varier d’une ville à l’autre jusqu’à 36 points de pourcentage. La part de la main-d’œuvre diplômée de l’enseignement supérieur à La Haye est de 21 points plus élevée que celle de Rotterdam

 

 

Les inégalités de revenu comportent une dimension spatiale très claire dans les villes. Les riches et les pauvres ont non seulement tendance à vivre dans des quartiers distincts, mais cette réalité peut également perdurer sur plusieurs générations. La ségrégation spatiale existe à différentes échelles – quartiers, juridictions locales, villes – et comporte de multiples facettes au-delà du seul revenu.

 

La ségrégation par le revenu a augmenté dans les villes européennes et nord-américaines, même si ce phénomène reste en moyenne plus accentué dans ces dernières. Au vu de la persistance de « quartiers pauvres » et de « quartiers aisés » au sein des villes, différents instruments politiques sont nécessaires. Au Danemark et aux Pays-Bas, la ségrégation urbaine par le revenu touche davantage les ménages les plus pauvres, tandis qu’en France, au Canada ou aux États-Unis, ce sont les riches qui sont les plus susceptibles de vivre dans des quartiers distincts.

 

Les quartiers à forte concentration de ménages à faible revenu ont plus de difficulté à maintenir la mixité sociale dans leurs écoles (qui engendre de meilleurs résultats pour les élèves issus de ménages pauvres). Les habitants des quartiers défavorisés disposent souvent de services publics de moindre qualité et ont plus de difficultés à trouver un bon logement et un bon emploi. En outre, la concentration de la pauvreté urbaine risque de réduire les recettes fiscales à partir desquelles les villes financent infrastructures et services.

 

Grandir dans un quartier défavorisé peut nuire aux perspectives salariales d’un individu. Aux Pays-Bas – pays relativement égalitaire à maints égards – les enfants ayant grandi dans les quartiers les plus pauvres disposent à l’âge adulte d’un revenu de 5 à 6 % inférieur en moyenne par rapport à ceux élevés dans les quartiers les plus aisés.

 

Une croissance plus inclusive dans les villes peut devenir une réalité si les gouvernements nationaux et locaux coopèrent

 

 

La montée des inégalités et de la ségrégation spatiale dans les villes n’est pas irrémédiable. La structure institutionnelle des villes et la façon dont elles répondent aux attentes de leurs habitants, mettent en valeur le capital humain et soutiennent l’environnement économique peut changer la donne.

 

Les gouvernements nationaux et locaux œuvrent aux mêmes domaines de politiques publiques qui touchent aux villes, sans pour autant toujours collaborer sur ces sujets. Dans les pays de l’OCDE, les politiques urbaines nationales peuvent influencer profondément la capacité à promouvoir la croissance inclusive mais se limitent souvent à la question des transports publics, de la rénovation de quartiers défavorisés ou des mesures incitatives à l’installation d’entreprises. . De même, les villes disposent de compétences dans des domaines essentiels à la croissance inclusive, comme l’éducation, les services de santé, la protection sociale, la formation et les services à l’emploi, ainsi que le logement, la revitalisation des quartiers et les transports. La responsabilité de financer ces domaines clés est souvent répartie entre les gouvernements nationaux et locaux. La coordination entre ces différents échelons en matière de politiques structurelles est indispensable pour s’assurer que les politiques urbaines contribuent à améliorer concrètement la qualité de vie des habitants.

Les politiques fiscales doivent appuyer les politiques structurelles. Les mécanismes nationaux de péréquation financière constituent l’une des solutions majeures que les gouvernements emploient pour lutter contre la pauvreté et réduire les inégalités. Étant donné que les recettes et les dépenses liées aux services publics dépassent souvent les limites municipales, certaines métropoles ont introduit un système de péréquation au niveau métropolitain afin de faire face aux externalités négatives de l’étalement urbain et de compenser les inégalités en matière de recettes fiscales, au moyen de la redistribution des dotations et la mise en commun des recettes fiscales, par exemple (comme à Séoul ou Tokyo).

 

La prise en charge de ces politiques dans les villes nécessite des mécanismes de gouvernance qui facilitent la mise en œuvre de politiques publiques complexes et pluridimensionnelles. De nombreuses villes dans les pays de l’OCDE coopèrent entre elles en mettant en place des structures de gouvernance métropolitaines axées sur une planification stratégique conjointe et l’élaboration de politiques communes dans les domaines de l’aménagement du territoire, des transports, du logement et du développement économique, entre autres compétences. Les autorités métropolitaines peuvent être directement élues (comme l’autorité du Grand Londres, Portland Metro, Verband Region Stuttgart, Aix-Marseille-Provence) ou non (comme à Barcelone, Montréal, Vancouver, Rotterdam-La Haye). Des systèmes de gouvernance adéquats peuvent contribuer à réduire les coûts de la fragmentation administrative et accroître la productivité, mais également, comme l’illustre ce rapport, réduire la ségrégation et promouvoir l’inclusion sociale.